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L’entrepreneuriat social en territoire fragile : entretien avec SankoréLabs, le seul incubateur d’entreprises au nord du Mali

Soumis par Alexandre Laure

Pour Fatouma Harber – militante des droits de l’homme, enseignante, blogueuse et directrice générale de SankoréLabs, « L’autonomisation des jeunes et des femmes est au cœur de notre organisation ». SankoréLabs est un incubateur d’entreprises qui offre également des formations et fournit des espaces de travail partagés aux jeunes entrepreneurs de Tombouctou, au nord du Mali. Cette organisation, qui tient son nom de la mosquée du XIVe siècle et de l’université historique de renommée mondiale de Tombouctou, accompagne les personnes désireuses de lancer leur entreprise et met à leur disposition un espace de travail. Cet incubateur permet ainsi de répondre à leurs besoins en matière de technologies de l’information, d’internet et de networking. Mais il promeut également la bonne gouvernance locale et renforce la participation citoyenne dans une région où ces aspects font souvent défaut.

Seule organisation de ce type dans la région, SankoréLabs est désormais connue pour son engagement dans le développement économique et social de proximité, et peut compter sur le soutien d’organisations internationales telles que l’UNESCO et Internet sans frontières. Avec d’autres incubateurs d’Afrique francophone, elle fait partie du réseau Afric’innov de l’Agence française de développement, dont le conseil d’administration notamment le Groupe de la Banque mondiale.

Malgré l’accord de paix de 2015, la situation sécuritaire au nord du Mali reste fragile – alimentant un climat de peur et de violence chez les populations. Refusant de céder à l’intimidation pendant l’occupation djihadiste de Tombouctou, Fatouma Harber a commencé à recueillir des informations et dénoncer à voix haute les violations des droits de l’homme perpétrées par les groupes armés à l’encontre des populations civiles, particulièrement les violences à l’égard des femmes, dans un blog en 2012.

Malgré les menaces de mort que sa famille et elle ont reçues, Fatouma Harber a continué à bloguer et à demander justice pour les victimes des violences au nord du Mali, en créant également la communauté Doniblog de blogueurs maliens qui militent pour la démocratie et la liberté d’expression. Elle est aussi l’une des créatrices du mouvement #Mali100Mega Movement dans les secteurs des technologies et des communications au Mali, qui plaide pour un accès plus fiable et moins cher à l’internet dans le pays. Plus récemment, elle a fondé l’ONG Yermatoun NGO pour donner des moyens d’agir aux jeunes de Tombouctou, et les encourager à participer à des initiatives démocratiques et à exiger que les autorités rendent compte de leur action.

Femme aux multiples talents, Fatouma Harber est aussi entrepreneuse dans le secteur du marketing numérique. Parce qu’elle connaît bien les défis que doivent relever les jeunes entrepreneurs dans sa région, elle a utilisé ses propres ressources financières pour créer SankoréLabs. Démarrant avec quelques meubles et un peu de matériel informatique donné par Flag International, SankoréLabs a d’abord été un espace consacré aux technologies de l’information à Tombouctou pour offrir une formation à l’utilisation d’outils

informatiques. L’organisation s’est ensuite développée et propose aujourd’hui des cours d’entrepreneuriat, de développement personnel, de leadership et de cartographie, en collaboration avec OpenStreetMap Mali et l’Institut géographique du Mali. Elle offre aussi des cours sur la création de blogs et, bien entendu, sur la citoyenneté et la gouvernance. Elle organise aussi des initiatives en faveur de la paix pour les jeunes et les femmes.

« Je crois réellement que l’entreprenariat peut stimuler le développement du pays », dit-elle avec enthousiasme, rappelant toutefois que l’accompagnement des entrepreneurs doit être objectif et basé sur le mérite, « plutôt que sur la corruption et le népotisme ».

Faisant plus précisément référence à Tombouctou, elle parle aussi des impacts locaux que l’entreprenariat peut avoir. « Nous pensons que l’entreprenariat et la formation professionnelle sont les meilleurs moyens de combattre la radicalisation et les migrations, et je recommande vivement d’inciter les jeunes à se mettre au service de leurs communautés et de leur pays, tout en gagnant leur vie dans un métier qui leur plaît ».

Une fois ses activités lancées, SankoréLabs s’est assuré un large soutien du public en organisant des réunions avec des responsables locaux et en constituant un réseau de plus d’une centaine d’organisations de la société civile (OSC). Fatouma a constaté que son statut d’aînée au sein de sa communauté lui a permis d’obtenir plus facilement du soutien pour son initiative. « D’une façon générale, les gens font plus confiance aux femmes, ici », reconnaît-elle.

Travailler au nord du Mali n’est toutefois pas chose simple, même avec le soutien local. « Nos difficultés tiennent à la zone dans laquelle nous opérons », admet Fatouma Harber. Tombouctou et sa région souffrent non seulement du mauvais état des infrastructures routières, qui les coupe du reste du pays, et l’apparition récente de bandits le long des quelques routes existantes n’a fait qu’aggraver les choses. Par ailleurs, la mauvaise qualité du réseau internet et de télécommunications, a non seulement limité l’offre de prestations de SankoréLabs mais a aussi parfois empêché certains de ses projets numériques de démarrer.

Néanmoins, Fatouma ne se décourage pas. Elle est particulièrement fière de Guett Technologie, une start-up d’énergie photovoltaïque que SankoréLabs a fait émerger et qui collabore aujourd’hui avec une société de panneaux solaires pour produire de l’électricité solaire dans toutes les régions du nord du Mali. « Nous sommes très fiers de notre travail et pensons que l’État et les bailleurs de fonds doivent adopter une approche similaire – soutenir les jeunes entrepreneurs, organiser des concours, renforcer leurs capacités, mettre en avant les cas de réussite et faire jouer à ces jeunes un rôle moteur dans leurs propres secteurs d’activité ».

SankoréLabs

Au-delà de l’appui qu’elle accorde aux start-ups, SankoréLabs a aussi effectué un vaste travail au sein de la communauté. Plus de 60 % des bénéficiaires de cet incubateur sont des femmes – pour la plupart illettrées et opérant à petite échelle –, et des programmes spécifiques visent aussi à encourager la participation des groupes vulnérables faisant partie du réseau local d’OSC, notamment par un soutien gratuit et des tarifs réduits à certains services offerts par l’organisation.

Bien que les Maliennes soient déjà très présentes dans le secteur privé, elles se limitent souvent à exercer des activités de subsistance, par manque de capacités et de réseau. N’ayant pas les moyens de développer leurs activités, ces femmes restent souvent cantonnées dans leurs microentreprises ou des activités de cultures maraîchères. L’Indice d’égalité des genres en Afrique (2015), établi par la Banque africaine de développement, montre d’ailleurs que seuls 15 % des PME du secteur formel sont dirigées par une femme.

« Le progrès des Africaines est souvent entravé par les normes sociales, notamment les obligations familiales et la discrimination tenace envers les femmes », fait remarquer Fatouma Harber.

C’est pour cela que SankoréLabs facilite la participation des femmes à ses programmes et en fait une priorité. « Il appartient à des personnes comme moi de montrer aux femmes qu’elles peuvent opérer et réussir dans ce secteur. Oui, la discrimination existe, mais cela ne doit pas empêcher les femmes de tirer parti des possibilités de développer leurs activités et de montrer au monde ce qu’elles savent faire ».

« La confiance en soi est la clé du succès dans l’entreprenariat », conclut-elle. « Qu’il s’agisse de femmes ou de jeunes, c’est une question de détermination, et je me félicite qu’un aussi grand nombre de Maliens se lancent dans l’entrepreneuriat et y réussissent ».

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